Femmes photographes, femmes photgraphiées

Dans le cadre du café photo du 20 avril 2013

Dossier réalisé par

Dominique K. (Espace Adulte) et Tristan V. (Espace Musique et cinéma)

Femmes photographes, femmes photographiées

Femmes photographes, femmes photgraphiées

Au tournant du XIXème et du XXème siècle, les femmes se sont exprimées par la photographie avec un désir fou de liberté, réussissant à occuper un espace situé entre la représentation de l’art et de la vie. Au fil des années, elles ont su faire preuve de conviction et se sont ainsi affirmées comme artistes à part entière.

De nos jours, les « femmes photographes » sont très recherchées par les organisateurs d’expositions, les rédacteurs d’essais ou les amateurs de ventes.

Le lien femme-corps continue à exercer son pouvoir de séduction indéniable ; que nous parlions du nu ou de la photographie de mode, les « femmes photographiées » nous fascinent.

La jeune génération, quant à elle, fait tomber les frontières entre arts plastiques, photographie, cinéma et vidéo.

C’est ce captivant parcours  que nous voulons vous faire partager.

Les pionnières

Plusieurs femmes photographes ont marqué la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle par leur professionnalisme, leur innovation et leur liberté ; elles ont été avant-gardistes sur tous les fronts et sont devenues des symboles pour les générations à venir. On peut parier que l’isolement, le manque d’attention accordé aux femmes artistes de leur époque leur a permis une pratique artistique plus libre.

Les pionnières

Juliet Margaret Cameron (1815-1879)

Juliet Margaret CameronCette portraitiste anglaise est connue pour les portraits de célébrités de son temps, parmi lesquels figurent le peintre Edward Burne-Jones, l’écrivain Thomas Carlyle, l’illustre Charles Darwin.
La peinture préraphaélite anglaise fut une source majeure de son inspiration, elle y puisait le sens de la beauté et de l’esthétique.
Elles prit de nombreux portraits de femmes, en particulier sa nièce Julia Jackson, mère de l’écrivain Virginia Woolf.

Le plus souvent ce sont des plans rapprochés, cadrés serré autour du visage éclairé en clair-obscur avec un effet de flou volontaire qui fit bondir les critiques de l’époque épris de netteté et de précision technique.

  • Whisper of the muse : the overstone album and other photographs / Mike Weaver, Paul Getty Museum, 1986
  • Julia Margaret Cameron’s women / Sylvia Wolf, Art Institute of Chicago, 1998
  • Julia Margaret Cameron 1815-1879 / Actes Sud, 2009
Les pionnières

Claude Cahun (1894-1954)

Claude CahunIl a fallu attendre 1980 pour que ses portraits recueillent l’attention qu’ils méritent.
Cette artiste a réalisé au cours de son existence plus de 400 travaux photographiques dont une grande partie d’autoportraits.
Claude Cahun n’hésite pas à attester une ambiguïté
identitaire dans ses auto-analyses ce qui confère à son œuvre une originalité inédite à cette époque.
Elle entretenait des rapports très conflictuels avec sa mère qui furent à l’origine de son anorexie et du refus de son corps.
Elle part faire ses études à Oxford et s’engage dans les combats sur la liberté sexuelle.
De son vrai nom Lucy Schwob, elle entre en littérature sous le nom de Claude Cahun, elle montre très vite un désir marqué de travestissement et de changement d’identité qui sera largement servi par sa rencontre avec la photographie. La femme qui fut l’illustratrice de son premier texte, Marcel Moore, va jouer un rôle fondamental dans sa vie en devenant sa compagne, sa muse et la complice de ses expériences artistiques.
Certains critiques ont reconnu à Claude Cahun le mérite d’être « la seule femme photographe surréaliste », ce mouvement lui ayant permis d’explorer la subjectivité féminine.

Les pionnières

Dorothea Lange (1895-1965)

Dorothea LangeQui n’a pas à l’esprit l’image de la « Migrant Mother », sa plus célèbre photo prise en 1936 en Californie dans un camp de réfugiés qui fit le tour du monde ?
Dorothea Lange commence par ouvrir un studio de portrait à San Francisco. Puis elle parcourt le globe avec un appareil photo autour du cou et se recentre vite sur les populations défavorisées des indiens Hopis et Navajos du Sud des Etats-Unis. Ce sera le début de son travail documentaire et social qui trouvera sa pleine expression avec sa collaboration en 1937 à l’organisme de la Farm Security Administration, mis en place par le New Deal de Roosevelt et qui lance une vaste chronique photographique de l’état du pays.
Dorothea LangeAssociée à d’autres photographes dont son mari Paul Taylor et Walker Evans, il en résultera 250000 négatifs qui, publiés dans les journaux de tout le pays, persuadèrent les autorités de dégager des programmes d’aide aux plus démunis. Ces images devinrent l’emblème des années de la Grande Dépression, celle des fermiers dépossédés, quittant leurs terres appauvries et migrant avec femmes et enfants vers la Californie par millions pour devenir des ouvriers agricoles au salaire de famine.

Ce style de reportage documentaire, Dorothea Lange en est l’initiatrice, elle qui apportait tant d’importance à la rencontre avec son sujet, à l’approche de son objectif avec le sensible des êtres et des choses. En s’effaçant elle-même dans sa démarche, son regard humain sur la réalité reste unique.

Les pionnières

Tina Modotti (1896-1942)

D’origine italienne, Tina Modotti est une artiste pluridisciplinaire. A 17 ans, elle rejoint son père installé à San Francisco.
Elle fut tour à tour vendeuse, mannequin puis s’oriente vers le théâtre et le cinéma comme actrice.
Entourée de nombreux intellectuels à Los Angeles, c’est en 1920 qu’elle entame une carrière de photographe aux côtés d’Edward Weston qui remarque, comme bien d’autres, le charme piquant de la petite italienne aux robes colorées et aux lèvre peintes en rouge. Tina se fond avec Weston pour regarder le monde derrière le même objectif. En 1923, ils embarquent pour le Mexique, Weston tient bientôt à Mexico sa première grande exposition. A ses côtés la jeune femme cherche affirmer son propre style photographique, les villages mexicains l’inspirent : beauté de ses vues en dégradé de noir et blanc.
Weston rentre à New-York en 1924 ; restée seule au Mexique, Tina développe sa conscience politique au contact du peuple mexicain et met sa photographie au service de son idéologie. Elle devient une photographe indépendante doublée d’une activiste politique, elle adhère au Parti communiste mexicain et au Secours rouge international.
Souvent amoureuse, elle s’éprend d’un exilé cubain Julio Antonio Mella, venu organiser depuis le Mexique la révolution communiste sur l’île de Cuba, Tina travaille pour le journal El Machete et produit des clichés très engagés. Elle fréquente Diego Rivera et Frida Khalo : profondeur de ses portraits de militants, tableaux en gros plans de symboles politiques. Son amant est assassiné par un fasciste. En 1930, elle quitte le Mexique et gagne Moscou devenant une femme activiste et clandestine, compagne de Vittorio Vidali, militant italien. Soudain elle cesse de photographier et après un passage à Madrid en soutien aux Républicains espagnols, elle revient mourir au Mexique, seule et traquée. Elle restera fidèle à son engagement politique jusqu’au bout.

Les pionnières

Germaine Krull (1897-1985)

Germaine KrullElle passe un peu pour une aventurière qui a réussi à chaque tournant de sa vie à dépasser son époque et à faire avancer la condition de la femme.

Née en Pologne, elle apprend la photo à Munich et la première partie de sa carrière, de 1915 à 1925 a pour thème l’Allemagne et la Russie. Elle est arrêtée en URSS au titre d’activiste révolutionnaire. Puis de 1925 à 1940, elle circule entre la France et la Hollande où elle tombe amoureuse du jeune cinéaste Joris Ivens. En 1928 elle réalise un portfolio, Métal, composé de planches qui représentent des images industrielles. Cette approche abstraite du monde moderne fut une révolution dans l’histoire de la photographie qui lui confère une solide réputation en Europe. Elle collabore à de nombreuses revues, aborde des domaines aussi différents que la mode, la publicité, l’architecture. Très proche des cercles intellectuels, elle fait le portrait de grands noms de la littérature (Cocteau, Malraux, Colette, Gide), puis part s’installer à Monte-Carlo couvrant ainsi par ses photoreportages la vie culturelle de la région.

n 1941, Germaine Krull s’embarque pour le Brésil et tente de rejoindre les forces de la France libre, ce qu’elle réussira ensuite à Brazzaville, au Congo. En 1944, elle débarque à St Tropez avec les Forces alliées et prend des photographies de la Libération de Paris.
La dernière étape de sa vie, c’est l’Asie, Bangkok où elle fut correspondante de guerre puis directrice de l’hôtel Oriental pendant 20 ans. En 1968, elle part en Inde rejoindre un groupe de moines bouddhistes et s’installe avec eux. Elle rentre en Allemagne où elle meurt en 1985.

On peut dire que sur 90 ans et à travers 4 continents, cette femme infatigable a assisté et accompagné les grands bouleversements du XXe siècle.

Les pionnières

Lisette Model (1901-1983)

Elle s’est elle aussi efforcée de saisir les aspects d’une réalité en perpétuel changement, en photographiant de manière audacieuse et presque instinctive.

D’origine autrichienne, elle prend dès ses 19 ans des cours de chant avec le compositeur Schoenberg mais abandonne vite la partie et se dirige avec passion vers la photographie.
En 1933, elle rejoint le Paris des avant-gardes et réalise ses premiers portraits en 1934 sur la Promenade des Anglais à Nice : sa technique de la contre plongée, du gros plan qui accentue les traits, le choix de ses sujets pour leur côté grotesque ou insolite sera la marque de toute son œuvre. La montée du nazisme va l’obliger à émigrer aux Etats-Unis, New-York où elle devient collaboratrice du Harper’s Bazaar. La représentation de la rue new-yorkaise, l’agitation des lieux de spectacle ou de jeux, les reflets dans les vitres de la ville géante seront son champ d’action favorite et lui apporteront le succès dès 1940.

Les pionnières

Berenice Abbott (1898-1991)

Berenice AbbottLe moins que l’on puisse dire, c’est que chaque chapitre de la longue vie de Berenice Abbott aurait à lui-seul suffi à combler n’importe quel photographe.
Promise à une vie miséreuse, cette femme au caractère bien trempé aura pris son destin en main à vingt ans, en « montant » à Greenwich Village (quartier branché de New York). Puis, sans projet ni vocation en particulier, en embarquant trois ans plus tard pour Paris, où elle s’essaie à la sculpture auprès de Bourdelle puis de Brancusi…
C’est Man Ray en personne qui l’initie au tirage photographique, puis à la prise de vue. L’élève se montre si douée que le maître en prend ombrage !

Désormais lancée, Berenice Abbott photographie la faune et la fine fleur des Années Folles : Cocteau, Laurencin, Joyce, Gide passent devant son objectif. C’est à cette époque qu’elle rencontre Eugène Atget : à la mort de ce dernier, elle en achètera l’intégralité des négatifs et tirages, sanctuarisant une œuvre dont elle sera toute sa vie une promotrice passionnée.

Lors d’une visite à New-York en 1929, elle découvre une ville en pleine mutation et gagnée par un gigantisme visionnaire. Abbott saisit sa chance et livre Changing New York, un travail qui montre la Grosse pomme de pied en cap (vitrines détaillées des échoppes et contreplongée du haut des gratte-ciel), et dont la virtuosité laisse, encore aujourd’hui, pantois.
Après la Seconde guerre mondiale, Berenice Abbott fera à nouveau œuvre de pionnière dans le domaine, cette fois-ci, de la photographie scientifique : sa collaboration avec le M.I.T. produit quantités d’images totalement nouvelles pour l’époque ; l’œil s’enivre devant la beauté des champs magnétiques, des étapes du mouvement d’un pendule ou de la matérialisation d’interférences lumineuses.

Aussi farouchement indépendante que talentueuse, Berenice Abbott n’est jamais allée là où l’on l’attendait (et surtout pas dans un cercle). Son aventure photographique, qui n’en est que plus singulière, est à découvrir dans une spectaculaire anthologie en deux volumes.

Les témoins

Lee Miller (1907-1977)

Lee MillerCette grande et élégante blonde a commencé sa carrière comme modèle (notamment pour Edward Steichen) et mannequin pour le magazine Vogue… tout en étudiant les Beaux-Arts. Transplantée à Paris en 1929, elle est, comme Berenice Abbott avant elle, initiée à la photographie par Man Ray (et devient sa maîtresse et assistante… suscitant la jalousie de sa rivale, la fameuse Kiki de Montparnasse !).
Prototype de l’aventurière américaine, Lee Miller parcourt le Monde au gré de ses rencontres (Cocteau, Picasso…). Ses portraits et paysages révèlent rapidement une grande adresse technique, et un sens de la composition probablement nourri par ses études académiques.
Mais ses clichés les plus célèbres, c’est en tant que correspondante de guerre pour les magazines Life et Vogue qu’elles les livrera : nous lui devons en effet les glaçantes images de la libération des camps nazis de Dachau et de Buchenwald, montrant les victimes décharnées autant que la disgrâce de leurs bourreaux.
Un autoportrait la montre, dans une volonté de conjurer le sort, en train de prendre un bain dans la baignoire d’Hitler.

Les témoins

Eva Besnyö (1910-2003)

Eva BesnyöEva Besnyö fut l’objet d’une première grande rétrospective à Paris à l’automne 2012 : reconnaissance de son travail de femme et visibilité d’une documentation sociale liée à des expérimentations esthétiques. Telle est la cohérence chez cette artiste exceptionnelle et moderne qui s’inscrit bien comme « témoin » dans l’histoire de la photographie .
Sa carrière s’est enrichie de ville en ville : elle quitte son Budapest natal, ville de Capa, Kertész et Moholy-Nagy et arrive à 20 ans à Berlin, en 1930, avec deux impératifs, faire de la photographie son métier et fuir la Hongrie fasciste dirigée par Horthy qui imposait la paralysie en matière de vie culturelle et les restrictions pour la communauté juive. Elle est alors une photographe libre, tout le temps dehors, pratiquant la « Photographie de rue » avant l’heure. Elle fait des expériences photographiques proche du constructivisme dans l’atelier de son ami peintre Kepes, le sujet s’efface, devient secondaire. Elle s’intéresse à la rue, à sa lumière, ses obliques, la vue en plongée, en un mot elle fait de l’abstrait avec du concret. Elle s’inspire aussi de la théorie de la « Nouvelle Vision » de Moholy-Nagy. L’esthétique grandiose des films soviétiques exercent sur elle une influence extraordinaire. Elle épouse le cameraman hollandais John Fernhout, assistant de Joris Ivens, venu faire un stage chez Agfa. Tous deux cultivent l’effet de diagonale. En 1932, ils s’installent à Amsterdam fuyant le climat épouvantable de la montée du nazisme dans les rues de Berlin. Ils font partie d’un petit cercle constitué du peintre Charley Toorop et de Joris Ivens., tous de gauche , antifascistes et libres penseurs. Se spécialisant dans la photo d’architecture, son travail enthousiasme les architectes et les commandes affluent.
La grande exposition « Foto 37 » dont elle est le commissaire à Amsterdam, ses clichés dans la presse lui apportent la notoriété. En mai 40, l’invasion des troupes allemandes aux Pays-Bas et le bombardement de Rotterdam l’obligent à la clandestinité, elle échappe à la déportation. Mère de deux enfants, elle pratiqua un art plus humaniste dans les années 50-60 et fut sélectionnée par Edward Steichen pour participer à l’exposition « The Family of Man » montée en 1955.
En 1970, elle s’investit avec ferveur dans le mouvement féministe des Dolle Mina à Amsterdam qui revendique l’égalité hommes-femmes dans tous les domaines et elle fournit des centaines de photographies de presse sur le combat des femmes.

  • Eva Besnyiö : 1910-2003 L’image sensible / Musée du Jeu de Paume, Somogy, 2012
Les témoins

Inge Morath (1923-2002)

Inge MorathNée en Autriche, elle fait des études de langues et de journalisme puis travaille comme rédactrice en chef à Salzbourg et à Vienne au service des troupes américaines d’occupation. En 1949, remarquée par Capa et Cartier-Bresson, elle devient membre de l’Agence Magnum où elle apprend le métier de photographe. En 1951, sa sensibilité pour la photo explose lors de son voyage de noces à Venise. Elle collabore avec succès à Vogue, Life et Paris-Match et en 1962 devient l’épouse d’Arthur Miller qu’elle a rencontré sur le tournage des « Misfits ».
Le 11 septembre 2001, le couple se trouve à bord d’un avion entre New-York et Paris quand a lieu le crash : ils sont effondrés, veulent rentrer pour réconforter leurs proches. C’est à Ground Zero, au pied des Twin Towers que Inge Morath, 78 ans, pris ses dernières photos, en fervente témoin de l’histoire.

  • Venezia / Inge Morath , Otto Müller Verlag, 2003
Les témoins

Vivian Maier (1926-2009)

Vivian MaierChicago, 2007. John Maloof , un jeune agent immobilier de vingt-cinq ans mandaté par une association de quartier achète aux enchères pour quatre cent dollars un lot de plusieurs boîtes trouvées dans un appartement et contenant des milliers de négatifs et de pellicules non identifiés. Les images, pour la plupart des portraits de rue, s’avèrent d’une qualité artistique stupéfiante. Après deux ans de recherche, Maloof apprend que l’ancienne locataire de l’appartement d’où provenaient les cartons de négatifs vendus vient de mourir : il reconnaît en elle l’auteur des clichés (parmi lesquels plusieurs autoportaits).
Le monde découvre alors l’œuvre entièrement posthume de Viviane Maier, garde d’enfant de profession – très appréciée – qui se sera livrée, toute sa vie et à l’insu de son entourage, à la passion de la photographie. Un appareil 6x6 en bandoulière, Maier a saisi un nombre impressionnant de scènes pittoresques, attendrissantes ou cocasses, parfaitement composées et digne des meilleurs représentants de l’école humaniste, tels Helen Levitt ou Robert Frank.

En attendant que Street photographer, le livre tiré de la « collection Maloof », soit disponible en France, nous vous invitons à visiter le très beau site vivianmaier.com pour suivre les traces de cette femme au destin peu commun.

Femmes en guerre

Discipline a priori très masculine, le reportage de guerre a néanmoins accueilli de nombreuses femmes photographes. La française Christine Spengler, qui aura été de tous les fronts, évoque dans son livre Années de guerre : 1970-2002 la naissance de sa vocation dans un environnement effectivement viril, mais où la camaraderie l’emportait souvent sur le machisme.

La mort, hélas, est bien sûr souvent au bout du chemin. Dès 1937, elle prive Robert Capa du grand amour de sa vie, la jeune, talentueuse et insoumise Gerda Taro. Il y a quelques années était retrouvée la fameuse Valise mexicaine, contenant quatre-mille cinq-cent négatifs, fruit de l’engagement pionnier du trio Taro / ‘Chim’ Seymour / Capa aux côtés des républicains espagnols.

Malgré leur apport à la mémoire du vingtième siècle, nombreuses sont ces baroudeuses de génie qu’il reste à tirer de l’anonymat : ainsi, le nom de Catherine Leroy, à qui l’on doit certaines images particulièrement marquantes des guerres du Viêtnam et du Liban (premier Prix Robert Capa remis à une femme, en 1976), reste-t-il inconnu du grand public.

Quant à Françoise Demulder, première femme à avoir reçu le prix WorldPress (pour une photographie prise en 1977, également au Liban), il n’existe tout simplement aucun ouvrage qui soit consacré à ses trente ans de carrière. Injustice en voie de réparation tout de même : en 2012, un prix portant son nom était remis pour la première fois à un jeune photographe... en Asie du Sud-Est.

Enfin, nous vous soumettons ici un lien internet vers un bel article du magazine Slate, dans lequel neuf reporters contemporaines évoquent chacune à leur tour l’histoire de l’une de leurs images.

Les humanistes

Nous avons choisi cinq femmes qui toutes ont aimé fixer des gens ordinaires dans leur vie quotidienne, être au plus près d’eux, les aimer : tel est le pari de la « Street Photography », se saisir du théâtre de l’humain, nous l’offrir en partage.
Ces photos ont souvent retracé l’évolution de la condition féminine et les bouleversements de société de la deuxième partie du XXe siècle.
Leurs auteurs y voient un acte d’engagement très fort, soutiennent des causes humanitaires, dénoncent la misère sociale dans leurs reportages. Certaines exhibent ce qui dérange ou ce que l’œil ordinaire refuse de voir, d’autres font le pari de pénétrer au sein de communautés fermées d’hommes dans la société occidentale.

Les humanistes

Janine Niepce (1921-2007)

Janine NiepceParente de l’un des inventeurs de la photographie, elle obtient une licence d’histoire de l’art en 1944 et participe à la Libération de Paris comme agent de liaison.
Elle fut dès 1946, très influencée par Cartier-Bresson qui lui donna des conseils précieux pour être reporter : elle parcourt l’hexagone, assiste aux transformations de la France rurale et photographie tout ce qui doit disparaître. Elle marche en portant son Leica caché dans son sac à main, en bandoulière, elle attrape ainsi mieux la vie. Dès 1950, elle s’affirme comme féministe et participe à la fondation du Mouvement pour le planning familial. Ce combat pour les femmes, elle le poursuivra toute sa vie. Elle assiste à l’avènement du MLF, prend des photos de femmes exerçant peu à peu des métiers réservés aux hommes. Elle connait sa première exposition en 1957 et participe avec bonheur à la réalisation de plusieurs livres avec des représentations de Françaises, de Parisiennes et de jeunes du pays, elle côtoie des réalisateurs, des écrivains, part en reportage dans le monde entier pour Life, Vogue, Paris-Match. Elle suivra les événements de Mai 68 avec passion, photographiant la crèche sauvage de la Sorbonne, tous le défilés et les meetings, la grève des ouvriers aux usines Renault.
Cette amoureuse de la vie a témoigné de l’évolution des femmes et de leur histoire jusque dans les années 2000 avec une ferveur intacte.

Les humanistes

Martine Franck (1938-2012)

Martine Franck Très proche est le travail de Martine Franck pour qui tenir un appareil photo, c’est une raison d’être témoin, c’est être en alerte, saluer l’inattendu.
Après une enfance aux Etats-Unis et en Angleterre, Martine Franck étudie aussi l’histoire de l’art puis débute chez Time-Life en 1963 et devient en 1964 la photographe officielle de la compagnie du « Théâtre du soleil » d’Ariane Mouchkine.
Elle est aussi très influencée par l’esprit de Cartier-Bresson qu’elle épouse en 1970, travaille sans relâche sur des reportages, intègre l’agence Vu, devient cofondatrice de l’agence Viva puis membre de Magnum dès 1983. Dans les années 80, elle s’investit énormément dans des actions sociales, travaille pour le ministère aux Droits de la femme, soutient la cause tibétaine, collabore avec les Petits frères des Pauvres.
Comme elle l’explique dans le livre d’entretiens avec John Berger « D’un jour, l’autre », prendre une photo procure une sensation d’audace, de dépassement qui nécessite de s’oublier soi-même pour devenir réceptif aux autres. Que ce soit dans ses dernières photos prises en Irlande à Tory Island ou juste avant dans ses grands portraits, Martine Franck aimait les êtres.
Elle a cofondé avec sa fille la Fondation Cartier-Bresson à Paris, lieu d’expositions de grande qualité.

Les humanistes

Diane Arbus (1923-1971)

Diane Arbus Une icône.
A l’âge de quatorze ans, cette fragile jeune fille issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise déclare à ses parents avoir rencontré l’homme de sa vie : Quatre ans plus tard, Diane Némérov épouse Allan Arbus et lui donne rapidement deux enfants. Initiée par son mari à la pratique de la photographie, Diane Arbus ne commence véritablement son aventure artistique qu’avec sa propre émancipation, lorsque le couple se sépare à l’orée des années soixante.
L’univers de Diane Arbus ? Une gigantesque galerie de portraits de gens a priori ordinaires, d’où se dégage toujours une très inquiétante étrangeté : reines de beauté au sourire crispé, artistes de foire ou de cabaret saisis dans les coulisses, prolétaires et grands bourgeois se rejoignant dans la décrépitude… Même les sujets les plus sages sont chez elle chargés d’ambigüité, telles ces fameuses petites filles jumelles (qui hanteront plus tard le Shining de Stanley Kubrick). Le travail quasi-ethnographique de Diane Arbus sur les mœurs de ses concitoyens, dépeignant une humanité trouble et frôlant l’abîme sans jamais y tomber réellement, provoque des réactions souvent violentes : les uns célèbrent une modernité débridée, les autres déplorent au minimum la subjectivité de sa vision, ou s’en scandalisent.
En deux décennies, cette écorchée vive aux allures de Jean Seberg aura malgré elle joué les trouble-fête, bouleversant les codes de la beauté et de la représentation. Son suicide en 1971 parachève le mystère, la vie et l’œuvre entremêlées de cette artiste n’ayant, depuis, jamais cessé de fasciner.

Les humanistes

Graciela Iturbide (née en 1942)

Aux Rencontres photographiques d’Arles de 2011, une série d’images d’une force et d’une sensualité exceptionnelles fit l’événement : la rétrospective consacrée à la photographe mexicaine Graciela Iturbide donna le signal de sa (re)découverte dans nos contrées, peu après son couronnement par le prestigieux prix Hasselblad.

A l’instar de Diane Arbus, Graciela Iturbide fut une épouse et mère précoce, avant d’embrasser la photographie sur le tard (plus précisément dans la foulée de la mort tragique de l’un de ses enfants). Son style, décliné sur près de trente-cinq ans, tient presque en une formule : il est l’alliance d’une exceptionnelle maîtrise de la composition (hérité de son mentor Manuel Alvarez Bravo) et d’une affinité prononcée pour des sujets bouillonnants, souvent des indigènes écartelés entre tradition et modernité. Ses images ont beau relever d’un noir et blanc des plus sublimes, on jurerait y voir d’éclatantes couleurs, notamment celles de la chair et du sang. Mais ne nous y trompons pas : l’œuvre d’Iturbide, à l’instar de son auteure, est éminemment spirituelle.

Les humanistes

Giorgia Fiorio

Giorgia Fiorio Elle est née en 1967 en Italie, elle fait des études de photographie à New-York. C’est une photographe indépendante qui obéit à un axe de recherche :

Chaque année, concentrée sur un sujet distinct, j’ai pu développer une compréhension plus profonde de l’idée de ma recherche : un document photographique sur les communautés fermées d’hommes dans la société occidentale

Giorgia Fiorio Il en fut ainsi des boxeurs noirs de l’état de new-York (1991), puis d’un projet qui l’amène à passer dix mois avec l’Armée de Terre italienne. En 1993 elle commence un long reportage sur la Russie dont le premier volet la conduit aux côtés de mineurs en grève dans l’enfer des mines du Donbass, près de la ville de Donetsk en Ukraine : « la voûte s’affaisse à chaque frôlement, la chaleur est difficilement supportable ; un effort constant, contre la terre et l’obscurité ». Puis le temps s’arrête aux grilles d’une prison où se trouvent deux mille « criminels », ce que les autorités appellent « camp de travail et de rééducation ». Retour à Saint-Pétersbourg et fin du voyage.
Giorgia Fiorio s’attache aux hommes rivés à la notion d’extrême, « ceux qui engagent leur vie dans tous les défis » : elle fait alors un travail de neuf mois sur la Légion Etrangère en 1996.
Entre 2000 et 2009 son projet Le Don développe une vaste enquête humaniste autour de la relation entre individu, sacré et spirituel de l’humanité.

Les esthètes

Nous avons sélectionné quatre artistes nées entre 1940 et 1970, issues d’univers très différents, qui ont porté un regard très personnel sur le monde qui les entourait et sont passées de la capture d’une image réelle à la réalisation de photographies d’art, le plus souvent grâce à l’apport de la couleur et aux soins apportés à l’étape du tirage. Leur travail s’apparente au cheminement du peintre sur sa toile, leur créativité a ouvert aux femmes photographes du monde entier de nombreuses portes.

Les esthètes

Sarah Moon

Sarah MoonSarah Moon née en 1941, dont la famille dut fuir la France occupée, nous dit peu de choses sur son enfance passée en Angleterre. Devenue mannequin, elle a su établir une complicité avec les modèles dont elle partage l’univers et explose comme une grande photographe de mode au succès international dans les années 70, en particulier pour les campagnes de Cacharel : son style est riche et raffiné, les cadres vaporeux et romantiques, l’artiste a une profonde attirance pour les attitudes des femmes des années 30 et l’esthétique du cinéma expressionniste allemand.
Vers 1985, Sarah Moon sort des studios de mode et se consacre à une photo plus personnelle et purement artistique : c’est aussi le passage à la couleur comme pigment et sujet essentiel, nous sommes proches de la peinture quand on regarde ses fleurs et ses oiseaux.
En 2008 parait un livre magnifique « 1,2,3,4,5 » somme de toute son œuvre déclinée dans un coffret édité par son compagnon Robert Delpire, lui-même grand éditeur d’art photographique.

Les esthètes

Dolorès Marat

Dolorès MaratDolorès Marat née en 1944, travaille à Paris comme photographe indépendante. Elle a commencé sa carrière comme tireur dans un laboratoire et tombe amoureuse des tirages « Fresson » ou tirages au charbon qui donnent un rendu velouté ; elle prend soudain sa liberté et s’ouvre à la prise de vue, part en promenade dans les grandes villes avec son Leica, dans de grands moments d’exaltation. En 2001 l’album « New-York couleur nuit » est un succès. Elle ne montre pas un New-York réaliste mais s’approche des gens, les isole dans un petit espace, privilégie la lumière et la couleur qu’elle retravaille au tirage. Le résultat donne des photos irréelles où le spectateur peut imaginer de multiples scénarios et éprouver des sentiments uniques. Dolorès Marat multiplie les expositions, les photos de commande et les livres avec le souci constant de nous transmettre son plaisir sensuel de la couleur.

  • New-York USA, Dolorès Marat et Patrick Roegiers, Marval, 2002
  • Entre ciel et terre, Fabienne Verdier, photographies de Naoya
  • Hatakeyama et Dolorès Marat, A.Michel, 2007
  • Galerie in camera , 21, rue Las Cases 75007 –Paris
Les esthètes

Jane Evelyne Atwood

Jane AtwoodJane Evelyne Atwood, née en 1947 à New-York, porte un regard en empathie avec les exclus de la société, elle admire le travail de Diane Arbus. De 1975, où elle reçoit son premier appareil photo à maintenant, elle veut s’immerger dans des univers clos et inconnus pour établir une relation avec les gens qu’elle photographie, pour témoigner, changer les idées reçues et au bout du compte transformer le drame en beauté ambigüe. Ses thèmes sont austères mais Jane Atwood ne tombe jamais dans le misérabilisme.

  • 1976, Paris « Rue des Lombards », elle est jeune, elle a 26 ans, elles s’immisce dans la vie des prostituées et gagne leur confiance.
  • 1980, reportage à l’Institut des Aveugles pour enfants à St Mandé
  • 1991, reportage à la Maison d’arrêt des femmes de Dijon
  • 1987, elle accompagne Jean-Louis à l’hôpital : c’est la première fois qu’un malade atteint du sida se fait photographier.
  • 2005, Haïti, Jane en aime les gens, y retourne plus de dix fois, utilise le contraste des ombres avec la couleur éclatante, porteuse d’espoir et de force.

La Maison Européenne de la Photographie a consacré une grande rétrospective en 2011 à cette femme souvent révoltée, humaniste et esthète.

Les esthètes

Lise Sarfati

Lise SarfatiLise Sarfati née en 1958, revenue d’Algérie avec ses parents, elle arrive à Nice à l’âge de 2 ans, y apprend le russe, fait la connaissance de nombreux émigrants et se passionne pour la littérature et la peinture russe des avant-gardes.
En 1986, elle se lance comme photographe et part vivre en Russie. En 1989, la période vécue est historiquement forte, celle de la chute du communisme et des républiques indépendantes. Lise utilise les photos comme des notes prises sur place, va vers ses « personnages » qu’elle choisit comme des modèles, obtient leur confiance puis retravaille ses documents et compose des séries.
En 1996, l’album « Acta est » exposé à Paris est un choc, montré comme un drame visuel, chaque photographie représentant une scène jouée qui provoque celui qui regarde. Le décor est celui de camps de détention pour jeunes délinquants en Sibérie : gravité des photos, monde en décomposition fait d’usines abandonnées, d’outils rouillés d’où surgissent des visages d’enfants en mauvais état. L’expérience de Lise Sarfati en Russie fut longue dans une ambiance de destruction et d’addiction à la drogue et à l’alcool de la jeunesse. Paradoxe des photos esthétiquement presque plaisantes pour le spectateur.
Dès 2003, la photographe part vivre aux Etats-Unis, se perd dans l’espace américain du Texas et de la Californie et réalise encore des séries : entre autoroutes, maisons et écoles, elle va chercher des visages de jeunes filles chez elles. Dans « The new life » exposé à New-York en 2005, les personnages flottent avec leur environnement, ils nous racontent l’histoire de solitudes juxtaposées. Pour Lise Sarfati, la photographie est une vision de notre époque.

Les mondaines

Leur ligne de travail est souvent la même : aimer regarder les autres, capturer la subtilité de l’être humain, chercher l’échange des regards. Ces photographes sont devenues des « stars » en réalisant des portraits de célébrités du monde des arts. Notre plaisir de spectateur, en les regardant, est toujours renouvelé.

Les mondaines

Alice Springs

Alice SpringsAlice Springs doit sa carrière de portraitiste et de photographe publicitaire à un accident de la vie.
Née en 1923 à Melbourne, elle mène une carrière d’artiste de théâtre en Australie. En 1970, June Newton accompagne à Paris le photographe Helmut Newton qu’elle a épousé en 1948. En 1970 il vient pour une séance photo pour les cigarettes Gitanes et se retrouve cloué au lit par la fièvre. June remplace son mari au pied levé avec en tête quelques rudiments de technique et c’est une réussite !

C’est le début d’une nouvelle vie ; elle enchaîne des contrats publicitaires avec Jean-Louis David en 1971, travaille régulièrement pour « Elle » et « Marie-Claire », Helmut lui céde sa place au magazine « Dépêche Mode ». Elle a aussi trouvé son nom de photographe au cours d’une soirée et devient « Alice Springs ». Le couple vit à Paris, rue Aubriot : la machine Newton se met en route. Il la trouve meilleure dans ses portraits, elle filme avec bonheur en studio, chez eux, à la lumière du jour. Le résultat sera d’excellents portraits de stars pris dans une pose au naturel déconcertant.

Alice Springs continuera à immortaliser des personnages célèbres pendant 40 ans en se déplaçant avec Helmut Newton de leur « Château Noirmont » à Los Angeles, à Paris, Londres et le Sud de la France qu’ils adoraient.

Les mondaines

Annie Leibovitz

Annie LeibovitzAnnie Leibovitz ou “La vie d’une photographe 1990-2005 », c’est l’album des années passées auprès de sa compagne Susan Sontag, elle-même nom important dans l’histoire de la photographie américaine et décédée d’un cancer en 2004. Ce livre forme le journal de toute une vie et, si le chagrin de la perte en est le fil d’Ariane, l’artiste y mêle aussi portraits de célébrités, photos personnelles, voyages aux quatre coins du monde : la vie, la lumière, la mort en sont la trame.
Dans l’introduction, Annie Leibovitz nous confie que photographier les membres de sa famille et de ses proches est pour elle un privilège qui engage sa responsabilité. Elle aime utiliser plusieurs clichés assemblés comme un petit film et adore montrer Paris qui enchantait tant Susan à la fin de sa vie.
Retour sur les années 70, début de carrière de la photographe la plus cotée au monde :
Après ses études au San Francisco Art Institute, Annie démarre avec la revue « Rolling Stone » pour qui elle va travailler dix ans et faire ainsi la couverture de 142 numéros dont toute une tournée des Rolling Stones dont elle tire des images fortes. Puis elle rejoint l’équipe de « Vanity Fair »dans les années 80 et de « Vogue » en 1998 pour qui elle réalise de fabuleuses mises en scène avec mannequins sur le thème d’Alice aux Pays des Merveilles et du Magicien d’Oz : luxe et démesure soutiennent sa créativité et la rendront célèbre dans le monde entier.

Les mondaines

Bettina Rheims

Bettina RheimsBettina Rheims : c’est un phénomène, une artiste conceptuelle.
Fille de l’académicien Maurice Rheims, elle fut mannequin et journaliste avant d’aborder la photographie avec un travail sur des animaux empaillés exposés à New-York. Le succès est rapide et lui vaut ensuite de s’imposer dans le monde entier par la force de ses portraits extraordinaires, principalement de femmes ; elle expose en Europe, aux Etats-Unis, au Japon, en Corée. Préfaçant un de ses albums, Catherine Deneuve dit d’elle que ses images de femmes révèlent une identité, une vérité profonde particulière, qu’elles mettent en valeur une « différence ».
Dès les années 1990, Nathalie Rheims s’est intéressée à l’image des adolescents androgynes et devient très connue pour deux albums sur les transsexuels, « Les Espionnes » et « Kim » ; Contactée plus tard par le magazine « Candy », elle reprend son travail sur l’androgynie et le transgenre et fixe sur pellicule le trouble de personnes qui se sentent différentes, comme « dans une singulière nature ». Le résultat est troublant et bouscule les codes.

Les mondaines

Dominique Issermann

Dominique IssermannUn coup de cœur particulier pour Dominique Issermann qui, depuis sa rencontre avec Sonia Rykiel, se concentre sur la photo de mode. Elle dit rechercher le sourire indicible des mannequins. Pour elle, pendant la prise de vue, tout est entre la lumière et le photographe ; elle aime être dans ce moment suspendu où, quand la photo est bonne, tous les participants le savent et le silence règne.
Sa dernière expérience est plus intimiste, elle l’a menée avec Laetitia Casta. La photographe et son modèle se sont enfermées pendant trois jours dans les thermes de Vals en Suisse (architecte Peter Zumthor) où là, sans aucune lumière additive, Dominique a suivi la jeune femme, profitant du jeu entre les parties de son corps et la lumière du lieu. Le résultat de son dernier travail en argentique est magnifique.

Dominique Issermann fut un temps la compagne de Léonard Cohen qui fit partie de ses stars photographiées en noir et blanc : elle vient de réaliser 8 petits clips pour illustrer les titres de son dernier album « Old Ideas », tous réalisés sur son Iphone…

Aux frontières de l'art contemporain

Que la photographie soit élevée au rang des Beaux-arts, et digne des galeries d’exposition et des marchés internationaux, nous paraît aujourd’hui parfaitement acquis... Mais il faut comprendre que cette reconnaissance fut l’objet d’âpres luttes. Ainsi, en 1971, l’exposition de dix photographies de Diane Arbus à la Biennale d’art contemporain de Venise marque-t-elle un tournant historique. Ce choix n’est pas dû au hasard, l’œuvre d’Arbus réunissant deux qualités qui font mouche : un fond d’une constante ambiguïté et, sur le plan formel, l’affranchissement vis-à-vis de tout académisme.

Partant de là, on ne s’étonnera pas de l’accueil enthousiaste réservé par le monde de l’art contemporain à une artiste comme Nan Goldin, que l’on peut considérer comme une héritière de Diane Arbus - la couleur en plus. Qu’elle portraiture des top-models en coulisse, des junkies ou qu’elle témoigne des années SIDA, Goldin elle aussi a eu besoin d’établir des liens de confiance totale avec ses sujets, dans l’intimité desquels elle se glisse sans imposer la moindre mise en scène. Le résultat, qui a fait école, est un travail documentaire d’une rare sincérité: constamment brut, souvent dérangeant mais jamais complaisant, il n’a d’autre ambition que de mener le spectateur à la rencontre d’une intimité autre que la sienne, et surtout de toutes les représentations artificielles.

Mais pour le public d’art contemporain, davantage friand de nourritures conceptuelles que de représentations réalistes, la photographie est le plus souvent un simple médium permettant de fixer une performance. Dans le cas emblématique de Cindy Sherman, par exemple, tout est - comme chez les pictorialistes du début du XXème siècle - affaire de mise en scène : les autoportraits de Sherman cherchent soit à parodier l’imagerie existante (et notamment la représentation de la femme) soit à fabriquer de nouveaux poncifs.

Dans tous les cas, il interroge, pour reprendre une formule désormais éculée. Le style imitationniste de Cindy Sherman a été lui-même décliné par une quantité d’artistes qu’il serait vain de lister... Bien que réfractaire à l’idée de qualifier son travail de ‘militant’, Sherman admet qu’il soit féministe, puisqu’allant à l’encontre des représentions aliénantes.

Chez de nombreux artistes, notamment ceux qui ont entrepris de tirer matériau de leur vie personnelle, la photographie est encore plus auxiliaire, réduite à une simple fonction illustrative.

De Sophie Calle, dont l’art conceptuel teinté d’espièglerie a su séduire un large public, on peut à la fois dire qu’elle n’est pas une grande photographe mais que ses images, elles, le sont, grâce au dispositif dans lequel elles s’intègrent (commentaires, trame narrative, correspondances), tissant un lien entre souvent cocasse ou émouvant entre l’anecdotique et l’universel.

A titre d’exemple, Calle présentait récemment une double exposition (« Pour la première et la dernière fois ») en forme de jeux de miroirs : dans la première, des gens ayant perdu la vue décrivaient la dernière image dont ils se souvenaient, dévoilant une multiplicité d’histoires dont chacune faisait l’objet d’une tentative de reconstitution par l’artiste ; la seconde était une série de vidéo tournées en plan fixe, montrant de dos puis de face des personnes contemplant la mer pour la première fois de leur existence.
Une entreprise typique de cette figure attachante du paysage artistique contemporain, qui parvient souvent à susciter de multiples et fortes émotions à partir d’idées très simples - et qui plus est déclinées dans de superbes livres !

Les jeunes pousses

Evidemment, la photographie contemporaine regorge de jeunes talents singuliers. Mais, écloses à l’heure d’internet, ces nouvelles générations peuvent compter sur le web pour pallier à l’impossibilité éventuelle de faire publier leur travail. Les collections de médiathèque ont beau constamment s’enrichir de nouvelles monographies, nous n’avons pas résisté à la tentation de glisser dans cette sélection quelques jeunes artistes encore non édités ; aussi vous invitons-nous à consulter leurs portfolios en ligne... et a les encourager !

En choisissant son nom d’artiste en hommage au Magicien d’Oz, la jeune photographe française Dorothy Shoes nous invite à suivre ses pas sur une route imaginaire... Ses petites cartes postales ironiques, où des personnages se débattent avec toutes sortes de menaces plus ou moins dérisoires, révèlent un grand talent d’illustratrice. Son premier livre Django du voyage, portrait d’un gitan paru en 2011, s’inscrit dans une veine moins fantaisiste et plus documentaire.

Elene Usdin ne manque pas non plus d’humour ni de rigueur : dans la série Mes matelas, Madame rêve d’une étreinte fusionnelle avec Morphée, tandis que Femmes d’intérieur essaie de nous convaincre que de tous temps, la femme a toujours été l’avenir du meuble.
Inspirée elle aussi par le passé, Aurore Valade offre une relecture contemporaine - et techniquement très impressionnante - des portraits de notables de la Renaissance.

Les adolescentes indolentes de Julia Fullerton-Batten, elles, ont le monde à leurs pieds, grâce à une mise en scène qui les transforme en créatures géantes.

A l’opposée de ces réflexions ironiques sur la place de l’individu dans la société, d’autres travaux se concentrent sur l’idée d’absence ou de disparition.

Marie-Odile Hubert (mo-h), lauréate du Grand Prix de la Jeune Création Européenne en 2009, cherche à évacuer des lieux qu’elle photographie toute couleur locale ou pittoresque, guettant l’apparition, telle une micro-particule, d’une émotion fugace et non identifiée. Ainsi, de l’image a priori abstraite formée par des phares de voitures ou de la buée sur une vitre surgit une sensation, possiblement inédite ou revenue des tréfonds de l’enfance.

L’univers de la finlandaise Anni Leppälä a quelque chose d’une transposition de Lewis Caroll en territoire nordique : des modèles, dont les visages ne sont jamais montrés, semblent incarner collectivement un seul et unique personnage de femme-enfant espiègle, se livrant à un jeu de cache-cache avec on ne sait quels fantômes. Un travail miniature mais d’une grande sensibilité, proche de celui de sa compatriote Elina Brotherus.

Par des moyens différents, Nos maisons de famille, joli livre de Pascaline Marre réalisé à partir des souvenirs d’Anne Wiazemsky, s’amuse lui aussi à reconstituer le paradis perdu d’une enfance heureuse et colorée.

Marina Gadonneix, quant à elle, s’intéresse à des lieux qui nous sont habituellement familiers, tels des plateaux d’émission télévisées ou des cabines d’avions de ligne… à un détail près : une fois qu’ils ont été vidés de toute présence humaine, la photographe en tire des atmosphères aux accents irréels.

Mentionnons également Nelli Palomäki et ses fabuleux portraits carrés et monochromes et Alexandra Catière, artiste détachée de toute formule et dont la sensibilité s’exprime quel que soit le sujet choisi.

Cette sélection n’a évidemment rien d’un inventaire exhaustif. Sur Internet, la création contemporaine s’offre à tout un chacun, et vous y trouverez certainement vous-mêmes la perle rare… Ne vous privez surtout pas de partagez vos découvertes avec nous !

  • Django du voyage / textes et photos de Dorothy Shoes, Rouergue, 2011
  • Nos maisons de famille / Photographies de Pascaline Marre, textes d’Anne Wiazemsky, La Martinière, 2012
  • Alexandra Catière : résidence BMW au musée Nicéphore Niepce / Editions Trocadéro, 2012
Les femmes photographiées

Le nu

Petit retour sur l’histoire : avec le nu, il est toujours question de « corps photographié » sans que ce thème ait eu jamais d’appartenance à un genre ou à une école dans l’histoire de la photographie. On parle volontiers d’un « état » de nu et comme seule constante dans sa représentation au fil des époques, le croisement de deux intentions : celle du créateur de l’image qui interfère à chaque fois avec le « regardeur » ou spectateur.

Depuis 1840, tout est permis et tant le réalisme de la photographie que sa diffusion ont mis naturellement le corps à la portée du plus grand nombre. Les photographies du corps féminin comme objet esthétique et érotique sont passées de l’usage privé aux « épreuves d’artistes » pour devenir ensuite production de nus légers, jusqu’aux nus exposés dans les magazines actuels. Seule varie la spécificité « esthétique » de chaque époque qui confère à l’image du corps son style particulier.

Un très grand nombre de photographes ont abordé ce thème au cours de leur carrière, nous nous contenterons d’en évoquer quelques uns :

Regard sur Edward Weston (1886-1958) : dans les années 1920, il photographie les femmes qui furent souvent ses compagnes. Il atteint à la perfection des formes et débarrasse le corps féminin de toute perception psychologique. Ses clichés, par leurs détails et la subtilité du noir et blanc, traduisent la pureté des nus qui deviennent objets d’art.

Toujours autour des années 20, le praguois Frantisek Drtikol (1883-1961) propose un style Art déco, articule ses compositions autour du corps féminin en faisant poser ses modèles dans des décors aux formes géométriques (carrés, cercles, cubes). Chez lui aussi, le corps est présent uniquement comme objet de la composition ; certains y verront une vision misogyne de l’artiste.

Chez l’américain Man Ray (1890-1976), les nus deviennent des objets insolites au sens surréaliste. Il propose des fragments de corps, joue sur les effets de perception (procédés de solarisation, stries de lumière), tournant ainsi en dérision le nu féminin. Installé à Paris, il fut à l’origine de nombreuses innovations techniques réalisées en chambre noire.

Dès les années 30, les appareils photo de petit format permettent une approche du corps, on tourne autour, on en donne une vision encore plus morcelée, on peut en isoler une partie par le cadrage rapproché : c’est l’apparition d’une merveille d’appareil très maniable, le Leïca… Cette évolution de la technique photographique coïncide avec la naissance du Star system hollywoodien et l’utilisation du gros plan au cinéma.

Erwin Blumenfeld (1897-1969) considère ses études de nus comme son œuvre la plus importante. D’abord naturaliste dans les années 30 avec ses nus parisiens, il se lie au mouvement de l’avant-garde et produit des images éclatées et abstraites dans les années 40. Comme les surréalistes, il se sert de ses rêves pour explorer les mondes cachés. Dans les années 60, ses nus sont surtout travaillés dans l’effet de contraste. Le nu permet une œuvre d’imagination à cet artiste remarquable dont les femmes sont la grande obsession.

Le photographe anglais Bill Brandt (1904-1983), très influencé par les cadrages cinématographiques d’Orson Welles, joue avec les déformations du corps obtenues par effets optiques et exprime sa vision personnelle en 1945 en utilisant un objectif grand angle.
Dans les années 50, Willy Ronis (1910-2009) se plait à inscrire le corps de femme dans un espace affectif, baigné par une lumière poétique. Il réalise cette alchimie chez lui, dans le Vaucluse où il photographie sa femme avec le plus grand naturel, sans préparation, se laissant guider par l’ombre et la lumière pour ses compositions naturalistes.

Enfin le travail de Jeanloup Sieff (1933-2000), d’origine polonaise est très apprécié du grand public. Refusant de partir en Algérie, il démarre sa carrière en 1955 comme reporter puis photographe de mode pour « Elle » et le « Jardin des modes ». Devenu indépendant, il réalise pendant plus de trente ans des nus de jeunes femmes très sensuels et se focalise, dans son studio de la rue Ampère à Paris, sur une photographie en noir et blanc porteuse de désir. Installé à la terrasse des Deux Magots, il nous confie en 1978 : « je vis, avec toutes les femmes qui passent, des amours complètes et brèves ».

Les femmes photographiées

La photographie de mode

Si les nus photographiques des années 1910, 1920 et 1930 s’inscrivent dans la nouvelle liberté sexuelle qui émerge au début du XXe siècle, échappant ainsi au puritanisme du XXe, la photographie de mode suit aussi cette évolution. Peu à peu le corps ne se cache plus , il gagne la liberté du mouvement chez la femme.
La première photo de mode traduisant cette toute nouvelle liberté , c’est « Bathing suit» (1930) de George Hoyningen-Huené (1900-1968) qui nous offre une image mythique de la beauté sportive.
Après la guerre, ce sont les couvertures de magazines, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, qui contribuèrent à diffuser une image de la femme désirable, qui doit plaire.
En 1950, « Vogue » publie en couverture le cliché de d’Erwin Blumenfeld, un fond blanc où se découpent une bouche rouge, un œil souligné d’un trait d’eyeliner, un grain de beauté : ce sera le symbole d’une nouvelle perception. Dans les journaux les femmes ont des corps lisses, parfaits, c’est le règne de la femme-objet.
Fin des années 60, le corps s’exhibe, se libère, les photographies traduisent la permissivité de la société.

Deux grands photographes de mode, parmi les meilleurs représentants de la mode des années 60-70 vont participer à l’exploration de ce monde des fantasmes et des plaisirs :

Guy Bourdin (1928-1991) vendeur à la Samaritaine dans les années 50, il croise Man Ray à qui il voue un culte absolu et qui lui écrira la présentation de sa première exposition ; puis c’est Edmonde Charles-Roux alors rédactrice en chef de Vogue qui l’embauche et il devient, à 21 ans, le photographe attitré de la maison. Les couleurs saturées de ses chaussures chics dans ses campagnes publicitaires pour Charles Jourdan nous fascinent ; il fait naître le désir, la chaussure est secondaire à la vision, tous ses modèles sont sophistiqués, le climat de ses photos peut atteindre une certaine violence. Son travail va révolutionner le genre de la photographie de mode.

Le grand Helmut Newton (1920-2004) installé à Paris dès 1956, doit son inspiration aux photos d’actualité. Il a bâti sa réputation comme photographe de mode mais a su échapper au mythe du photographe des années 60. Il cherche à se renouveler en permanence, il aime ce qui est artificiel, le beau, le faux. Dès 1975, il prépare par écrit tous ses cadres, note tout ce qu’il a envie d’y mettre car il ne sait pas dessiner. C’est la mise en scène qui l’intéresse : qu’elles soient nues ou habillées, il montre des femmes riches, sûres d’elles, dominatrices. Il affirme : « Dans un certain milieu, les femmes se ressemblent toutes et sont habillées de la même façon. J’ai voulu montrer les règles d’une certaine société ». Une certaine vulgarité assumée, l’évidence d’un climat sexuel, la volonté de la provocation dans ses grands nus sculpturaux des années 80 et toujours la théâtralité de ses clichés les plus célèbres, tout cela singularise Helmut Newton et influencera énormément les photographes à venir.

Karl Lagerfeld, un de ses grands admirateurs est aussi un remarquable photographe. Né à Hambourg en 1938, ce polyglotte devient assistant de Pierre Balmain en 1955. C’est le début d’une carrière de créateur de mode et styliste de renommée internationale.
Parallèlement à cette réussite, déçu par les photos de presse de sa dernière collection, il démarre avec éclats une carrière de photographe professionnel dès 1987.
Feuilletons ensemble l’album « Parcours de travail » édité par Steidl en 2010 à l’occasion de l’hommage rendu au photographe par la Maison Européenne de la Photographie :
Tout voir, les couleurs, les formes, les lignes. Tandis que ce travailleur infatigable réalise des défilés pour Chanel, Fendi et les autres, orchestrant les mannequins de façon presque militaire, ses photos de mode sont le plus souvent exécutées en studio : peu importe le matériel utilisé, il est entouré d’assistants hors pair,. Dans son atelier de photographe règne l’ordre et la concentration :

Je compose une photo de la même manière que je fais un dessin, mais le jeu de la lumière lui donne une dimension nouvelle.

Le papier est sa matière préférée d’où l’extrême soin apporté aux tirages à l’or, à l’argent, sur papier Polaroïd, par procédé sérigraphique, en impression numérique. Cet artiste de grande culture a pour références le cinéma de Fritz Lang, Murnau, la peinture de Caspar David Friedrich. Il intègre aussi les procédés de la jeune génération, pratiquant une image à la frontière des arts plastiques, de la vidéo et du cinéma. Ses photos au style sophistiqué unissent merveilleusement son univers artistique de créateur de mode et sa vision très personnelle de la réalité.

Et aussi…les français Maurice Tabard (1897-1984) et Patrick Demarchelier (1943), Richard Avedon (1946-2004) et Irving Penn (1917-2009), tous deux américains et formés par Alexey Brodovitch à Philadelphie. Tous rejoindront l’équipe du magazine de mode Harper’s Bazaar et couvriront les collections dans le monde entier.

Les femmes photographiées

La femme réinventée

Même après avoir évacué le nu et la photographie de mode, il faudrait être bien présomptueux pour prétendre faire le tour de tout ce que la féminité peut inspirer aux photographes ! Pour notre part, nous avons choisi de conclure sur trois exemples de représentation ayant peu en commun, si ce n’est de faire la part belle, chacun à sa manière, à la poésie et au décalage.

Les sœurs Brown est une œuvre à la réputation mondiale, qui est née par hasard devant l’objectif du photographe Nicholas Nixon : ce dernier prit en 1975 une première photo de sa femme entourée des trois jeunes sœurs de celle-ci. La famille convint de reproduire ce rituel chaque année... La série publiée en 2010 concentre donc trente-cinq ans de temps - et de vieillissement - en autant de photos. L’effet est saisissant, renforcé d’une part par la grande ressemblance des quatre sœurs entre elles et d’autre part par le grand naturel qui s’en dégage, Nixon n’ayant jamais forcé le caractère répétitif du dispositif (seul l’ordre des quatre sœurs de gauche à droite de l’image reste le même). Sous ses dehors de grande simplicité, Les sœurs Brown se situe à la croisée de l’art conceptuel et de la photographie humaniste la plus touchante : là est probablement la clé de son succès.

Dans un genre nettement plus burlesque, voici Mamika. Partant du principe que les personnes âgées sont les vrais super-héros de l’époque, Sacha Goldberger a entrepris de faire de sa véritable grand-mère (« Mamika » en hongrois) une aventurière capée et masquée, dotée de super-pouvoirs.

Enfin, impossible de ne pas évoquer l’ultra-doué Grégoire Alexandre. La signature, immédiatement reconnaissable, de ce photographe illustrateur que tout le monde s’arrache : dans ses images, le studio de prise de vue est apparent, transformé en un terrain de jeu, où le moindre accessoire peut subitement décrocher le premier rôle, où une vulgaire lampe peut se voir transformée en robe de créateur par un simple jeu de perspectives, où un mannequin peut se retrouver avalée par le décor et basculer vers un univers onirique, entre Lewis Caroll et les collages papiers d’Hervé Sauvage. Confiant en son imagination (qui paraît inépuisable), Alexandre ne se répète jamais, chaque nouvelle image possédant son propre « truc ». Le résultat : une réjouissante balade dans l’inconscient de la photo de mode, où le simulacre de la mise en scène et les poncifs de l’imagerie publicitaire sont subvertis pour le plus grand plaisir de nos yeux…

Depuis le livre paru chez Actes Sud, qui dévoile une infime partie de son travail, Grégoire Alexandre a fait du chemin. Aussi vous invitons-nous à vous enivrer de ses créations sur son site internet, ainsi que le dossier qui lui fut consacré par le magazine Réponses Photo en avril 2013 (n°253).